L’enfant et l’adolescent de Charleville

Qui sont les parents d’Arthur et d’où viennent-ils ?

Le père : Frédéric Rimbaud naît en 1814 à Dôle, dans le Jura. Militaire de carrière, il devient capitaine du 47e d’infanterie de ligne après son arrivée à Mézières. Il a fait la campagne d’Algérie. C’est un lettré, il parle l’arabe, a travaillé sur une grammaire arabe, et même traduit le Coran. Un père dont Arthur ne parlera jamais (aucun des enfants ne s’en souviendra) mais dont il suivra toujours l’ombre, inconsciemment. Il disparaît quand il a 6 ans.

La mère : Vitalie Cuif naît en 1825 à Roche, tout petit village du sud des Ardennes, vers Attigny.  Elle a 5 ans à la mort de sa mère. Ce sera vers elle, encore petite, que son père se tournera pour faire fonctionner la maison. Félix l'aîné aide le père à la ferme mais suite à une affaire louche qui pourrait finir en correctionnelle, il s'engage à 17 ans dans l'armée. On l’appellera « l’Africain ». Le père Jean-Nicolas Cuif se retrouve seul avec une gamine de 16 ans et un gamin de 11 ans. En grandissant, Charles-Auguste, le plus jeune fils, rechigne de plus en plus aux travaux de la ferme, préférant les cabarets. A 21 ans, il se marie, et fait bien comprendre à Vitalie et au père qu'ils doivent déguerpir… D’où leur installation à Charleville.

Vitalie et Frédéric se rencontrent en 1852 à l’occasion d’un concert de musique militaire au square de la nouvelle gare. Il a 11 ans de plus qu’elle qui en a 28 et vit avec son père. Ils se marient très vite en février 1853. Mariage d’amour ou d’intérêt ? Lui n’apporte dans le contrat de mariage que ses effets personnels et elle de l’argent, des terres d’une valeur de 140 000Frs, fortune qui lui donne l’indépendance. Maîtresse femme qui sait  gérer un ménage. En novembre, 9 mois après, naît déjà le premier enfant : Frédéric. Ils n’auront que sept années de vie commune. Six ans seulement si l'on  enlève la campagne de Crimée, le temps que Vitalie donne le jour à cinq enfants.

Une enfance difficile

Une enfance sans père mais avec une mère aussi autoritaire que « 73 administrations à casquette de plomb »
Le 20 octobre 1854 : naissance d’Arthur – il a six mois en mars 55 quand Frédéric Rimbaud part faire la guerre de Crimée jusque juin 56 et ne le reconnaît même pas quand il revient à Charleville. Il repart pour suivre son régiment à Grenoble, Dieppe et en Alsace. 8 jours avant la naissance de la petite Vitalie, le grand-père Cuif meurt, laissant Vitalie, la mère, vraiment seule. Arthur aura quelques vagues souvenirs des spectaculaires et bruyantes disputes avec sa mère. D’après Françoise Lalande (« Madame Rimbaud »)   Vitalie tente de sauver son couple en rejoignant Frédéric à Sélestat où il est avec son régiment mais celui-ci repart bientôt à Wissenbourg. Vitalie rentre à Charleville et comprend qu’elle devra désormais faire face seule.  Elle durcit sa carapace et a désormais une seule obsession : donner la meilleure éducation à ses enfants... à sa façon. En 1860, enceinte d’Isabelle, elle doit déménager car le propriétaire s’alarme du nombre croissant d’enfants. Cette famille est une « nichée de chiens » dit Rimbaud dans un poème d’ « Une saison en enfer » – dans l’urgence elle emmène sa « nichée » à l’Hôtel du Lion d’Argent puis s’installe rue Bourbon, un quartier ouvrier où règne une certaine misère sociale.

Isabelle naît en juin 1860. Arthur a 6 ans et après quelques mois passés à Charleville, Frédéric disparaît définitivement. Il abandonne sa famille. On sait que son propre père et son grand père ont eux aussi abandonné la leur. Dès lors, Vitalie fait courir le bruit qu’elle est veuve, ce statut étant plus honorable que celui de femme abandonnée dans cette petite ville où règne  le commérage. Elle signe ses courriers « Veuve Rimbaud », elle  se replie sur elle-même et ses  fils tournent mal, comme ses frères. Jamais un rire, jamais un sourire, d’après les souvenirs des copains d’Arthur, Ernest Delahaye ou Louis Pierquin.

En 1862, pour éloigner ses enfants de la "populace ouvrière", Veuve Rimbaud s’installe 13 cours d’Orléans (sous les allées), quartier bourgeois où la bonne société aime flâner et se montrer le dimanche. En octobre, elle inscrit ses fils à l’Institut Rossat, institution respectable très en vogue dans la bonne société. Si Frédéric est un vrai cancre, Arthur, lui, obtient de nombreux prix, fait la fierté de sa « mother ». C’est un « surdoué » docile en apparence.

L' Institution Rossat

L' Institution Rossat a une excellente réputation, de cette école sont sortis de nombreux patrons de l’industrie locale (Despas, Corneau, Jubert, Lefort...) – Arthur y obtient de nombreux prix et nominations - Est-ce parce que l’enseignement s’avère  trop « moderne » avec trop peu d’enseignement classique et religieux au goût de Vitalie ou pour des problèmes financiers, elle retire ses fils de l’Institut Rossat en cours d’année 1865 et s’installe rue Forest jusqu’en 1869,  pensant que Rossat n’est plus aussi fréquentable, mais elle oublie de surveiller d’autres « mauvaises fréquentations !… Elle  inscrit ses fils au collège communal qui vient d’ouvrir, persuadée qu’il est mieux fréquenté et mieux encadré ! C’est un établissement encore semi-religieux où y étudient un bon nombre de séminaristes. Sur les mêmes bancs d’école se côtoient séminaristes et élèves « laïques ». Les filles sont quant à elles, placées chez les Sépulcrines.

Les rencontres déterminantes

Au 22 rue Forest vivait un personnage : Emile Jacoby, vieux républicain de 1848, chauve à barbe blanche qui vivait alors de photographie (c’est lui qui prend la photo de Frédéric et Arthur à leur première communion). C’est le fondateur du journal  "Le Progrès des Ardennes"qu’ Arthur retrouvera plus tard pour essayer de publier ses poèmes fin 1870. La guerre est aux portes de la ville et Emile Jacoby lui répond que (« le temps n’est pas aux pipeaux »). Pas démonté pour un sou, Arthur et Delahaye prennent des pseudonymes et se font passer pour journalistes (« Le Rêve de Bismarck » signé Jean Baudry, héros d'une pièce de théâtre d'Auguste Vacquerie). Selon Delahaye, Rimbaud admirait ce personnage de révolté qui revendiquait l'identité de "vagabond". On a retrouvé très récemment un exemplaire de ce texte incroyable de maturité pour un si jeune garçon (16 ans). L’imprimerie de Jacoby, basée à Mézières, est détruite sous le bombardement de décembre 1870

Au moment de la commune de Paris, Jacoby affiche son soutien aux insurgés et son journal est interdit. Dommage pour Arthur qui avait finalement réussi à s’y faire embaucher (5 jours)... Il y dépouille la correspondance le temps d’ « apaiser la bouche d’ombre » qui lui ordonne de travailler s’il ne veut pas reprendre ses études, arrêtées par la guerre (« c’est ça ou travailler ! »)

Charles-Auguste Bretagne, dit « le père Bretagne »

Personnage truculent, artiste et provocateur qui va se prendre d’amitié pour le jeune Arthur – C’est un anarchiste qui recommande Arthur à Paul Verlaine qu’il connaît bien – il exercera une influence marquante sur Arthur – lui paie des bocks et du tabac, lui prête des livres (Arthur se sert peut-être de la fascination qu’il exerce sur lui). Auprès de lui, il se libère de l’emprise de la « bouche d’ombre ». 

Georges Izanbar, professeur de réthorique

En 1865, c’est dans son nouveau collège, place Jacques Félix, à l’époque place du Sépulcre, qu’Arthur naît une seconde fois.  Dès son arrivée,  il se fait remarquer par ses résultats exceptionnels, des prix d’excellence en réthorique, littérature, version, thème, mais aussi par une personnalité « hors normes » qui en inquiète plus d’un et qui fascine les quelques amis qu’il va se faire au collège : Ernest Delahaye, qui lui restera toujours fidèle, Ernest Millot, Louis Pierquin.

Dès la première année, le principal, Jules Desdouets, dit de cet élève que « Rien de banal ne germera dans cette tête ; ce sera le génie du Mal ou celui du Bien ». Lui aussi, le jeune professeur de réthorique Georges Izambard distingue immédiatement cet élève et le prend en affection. Il sera le « passeur », au sens qu’il le révèlera à lui-même, lui ouvrira la porte de la poésie.

Né à Douai, il est lui aussi un être à part : il est orphelin de mère (morte du choléra), élevé par ses « tantes », les sœurs Gindre. C’est un jeune professeur de 21 ans licencié en lettres, nommé à l’école publique de Charleville, il se prend d’amitié pour Arthur. Il l’encourage fortement, lui prête ses livres, lui donne du travail supplémentaire. Il s’adresse à lui comme à un homme. Peu à peu Izambard, que ses élèves surnomment Zanzibar (!!!), devient presque un père pour Arthur. Mais Vitalie met le holà par une féroce intervention quand il prête à Arthur des livres de Victor Hugo, un républicain doublé d’un anticlérical ! Arthur lui fait lire ses poèmes et Izambard l’encourage à publier (Cahiers de Douai)–  Il veut rencontrer les écrivains du Parnasse Contemporain, les poètes les plus modernes de l’époque à Paris. Pour cela, il écrit à Théodore de Banville, qui lui répond gentiment d’aller jouer ailleurs.

Izambard repart à l’été à Douai et laisse à Arthur la clé de sa chambre et l’accès à ses livres… qu’il dévore en quelques mois. Puis c’est l’ennui. Arthur sait que sa vie est ailleurs. Il continue à écrire à Izambard. C’est l’époque des fameuses « Lettres du voyant ». Dans la première (mai 1871), Arthur annonce à Izambard qu’il veut être poète et que pour cela il faut se faire voyant. 

« Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. — Pardon du jeu de mots. — Je est un autre »

Paul Demeny, poète de Douai

Plus tard, dans une lettre envoyée à Paul Demeny, un poète de Douai que lui a présenté Izambard, il explique comment se faire voyant 

« Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée » « Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences ».

En août 1870, Arthur fait sa première fugue, pour rejoindre Paris via Charleroi. Comme il se fait arrêter sans billet, il appelle au secours Izambard qui vient le délivrer. C’est Izambard, missionné par Vitalie Rimbaud, qui ira le rechercher à la prison de Mazas, l’accueille quelque temps à Douai puis le ramène à la mère Rimb’. Les bruits de guerre approchent et Arthur se moque de ses compatriotes qui « patrouillotent ». Il vagabonde avec Delahaye. Survient la guerre de 1870, le collège ferme. Il voit partir son frère qui suit un régiment sans crier gare. Le 31 décembre, Mézières est bombardé, le domicile d’Ernest aussi et Arthur part à sa recherche. Vitalie, quant à elle, erre dans les décombres à la recherche de son fils. Il écrit « Le Dormeur du Val ».

Arthur finit par prendre de la distance avec son ancien professeur et refuse de retourner au collège. Il reproche à son professeur de l’avoir abandonné et trahi en le rendant à sa mère. Izambard lui a pourtant présenté des poètes et des amis : Léon Deverrière, Paul Demeny, Charles-Auguste Bretagne. Mais il est dépassé, comme tous ceux qui croiseront la route d’Arthur.

Il avait pressenti le génie d’Arthur. Il finira par quitter l’enseignement pour devenir journaliste puis s’intéresser à la science des rayons X et au cinéma ! Il gardera très longtemps le silence sur son ancien élève et ami mais finira par publier ses simples souvenirs : « Arthur Rimbaud, tel que je l’ai connu », sûrement pour rétablir certaines vérités.